Idrissa Konaté, 65ans, les yeux bouffés par ses sourcils, est confortablement installé sur une chaise, devant une imposante batisse. Nous sommes dans le quartier résidentiel de Fann Hock, à Dakar. Il fait nuit.
? J’ai en charge la sécurité de cette maison. Et cela, depuis quelque mois ?, dit-il, tout en jetant un regard circulaire sur les passants. Comme s’il se méfiait de quelque chose. Un vieux fourneau, au dessus duquel du bois mort est allumé, lui sert de chauffage.
? Je suis obligé de rester au dehors éveillé, car je risque de dormir si je suis à l’intérieur de la maison ?, explique-t-il en tendant la main pour prendre une tasse de thé, que lui sert un de ses collègues vigiles.
? Mon travail exige de moi une attention particulière, pour rendre compte éventuellement à mon patron ?, ajoute Idrissa Konaté en se frottant les mains, comme s’il y avait des fourmis qui grouillaient à l’intérieur de ses gants. Il se considère comme l’ame de la maison. Il est à la maison, ce qu’est une bo?te noire est à un avion.
? Notre situation sociale, ne reflète pas l’ampleur de notre travail sur le terrain ?, regrette-t-il. Au même instant, deux femmes s’arrachent des restes offerts par un jeune couple qui vient tout juste de sortir du célèbre restaurant ? Les Ambassades ?.
? J’ai quatre enfants. Deux filles et deux gar?ons. Qui ne comptent que sur moi pour survivre. Avec mon maigre salaire, j’arrive difficilement à joindre les deux bouts, confie-t-il. Imaginez que je décède ? Que deviendraient-ils ? ? A ses c?tés, Ibou Fall, son collègue grille sa dernière cigarette. Histoire de reprendre ses esprits, car affirme-t-il, la nuit est encore longue. Si Idrissa peste contre les salaires modiques qui tombent à chaque fin de mois comme des miettes, Lamine Diédhiou, 55ans, s’en prend aux sociétés de gardiennage, qui n’ont semble-t-il aucune considération pour les gardiens. Mor Talla N’dao, lui, peste contre les propriétaires de maisons, qui sont parfois insouciants envers les vigiles.
Tous deux sont gardiens dans une société immobilière.
? La dernière fois que j’ai demandé une permission pour rendre visite à ma femme enceinte, mon patron a catégoriquement refusé. Avant de me reprocher que je demandais trop de permission ?, tempête Diédhiou. Adama sow, la cinquantaine, les cheveux poivre sel, de passage sur les lieux pour se dégourdir les jambes, s’invite dans la discussion. Comme s’il avait une dent contre ses employés, il lache, tout amer,
? depuis le mois d’ao?t, j’ai pas rendu visite à mes deux femmes. Tandis que nos patrons sont avec leurs femmes chaque soir. Bien au chaud ?. Hilarité générale dans l’assistance.
Il y en a qui pensent que les vigiles prennent parfois des produits dopants pour rester éveiller toute la nuit. Lamine Diédhiou tente de déminer la question :
? Depuis que j’exerce ce métier, je n’ai jamais touché à un produit dopant. Je ne fume ni ne bois d’alcool ?, jure-t-il, tendu comme un arc, sursautant sur sa chaise, comme s’il avait quelque chose à se reprocher.
? Dans toute profession, il y a forcément des brebis galeuses ?, ajoute-t-il, évasif. A ses yeux, c’est plut?t l’agencement des heures de labeur qu’il faudrait revoir, pour mettre les vigiles dans les conditions optimales pour travailler la nuit, mais il faudrait veiller aussi à ce qu’il n’y ait plus de retard dans les salaires. Au même moment Lamine Diédhiou fait les cents pas, pour ausculter comme un sismographe les alentours de l’immeuble. ? Rien à signaler ?, fait-il savoir à Mor Talla, qui vient vers lui, pour lui donner sa tasse de thé.
? Ton thé d’hier était plus savoureux que celui d’aujourd’hui ?, remarque Diédhiou, sur un ton amical.
? Contente-toi de boire simplement. Comme tu sais le faire ?, rétorque Mor, qui réajuste sa casquette, qui a du mal à couvrir sa tête. Les querelles sympathiques entre vigiles font partie du décor. Ceci pour décompresser et éviter que les lourdes paupières ne cèdent à la tentation du sommeil. Lamine Diédhiou regagne sa place en égrenant son chapelet. Au premier chant du coq, il regagnera son quartier de la Médina.
Replique Montres